Le contexte : l’EAA a changé la donne, personne n’a prévenu les IA

Depuis le 28 juin 2025, l’European Accessibility Act impose l’accessibilité numérique à toute entreprise privée B2C de plus de 10 salariés ou 2 M€ de chiffre d’affaires, dans six secteurs clés : e-commerce, banque, transport, télécoms, audiovisuel, édition numérique (monparcourshandicap.gouv.fr). En France, la conformité se démontre via le RGAA 4.1.2. Et contrairement aux produits physiques, les sites web n’ont aucun délai de grâce (specinov.fr).

Le problème : la majorité des sites générés par IA en 2025-2026 ont été assemblés sans qu’on parle une seule fois d’accessibilité. Le prompt disait « site élégant pour ma marque », pas « conforme RGAA niveau AA ». On voulait chiffrer l’écart. On a donc passé six sites IA-générés au banc d’essai — tous anonymisés, tous représentatifs de projets qu’on voit passer chez Peechy quand un client nous demande une reprise.

Le protocole : six sites, quatre piliers

Échantillon (anonymisé, exemples représentatifs) : deux sites Wix ADI (une boutique de cosmétiques, un cabinet de conseil), deux Framer AI (une marque DTC, un portfolio), deux issus d’outils type Lovable/v0 (une landing SaaS, un petit e-commerce). Tous mis en ligne entre fin 2024 et début 2026.

On a testé les quatre piliers structurants d’un audit RGAA, ceux qui font 80 % des non-conformités bloquantes :

  1. Alternatives textuelles (test 1.1.1 du RGAA) : chaque image porteuse d’information doit avoir un alt pertinent (accessibilite.numerique.gouv.fr).
  2. Contrastes : ratio minimum 4,5:1 pour le texte normal, 3:1 pour les gros caractères.
  3. Navigation clavier : parcours complet à la touche Tab, avec focus visible.
  4. Balisage sémantique et ARIA : structure de titres cohérente, landmarks, composants correctement annoncés aux lecteurs d’écran.

Chaque site a été audité manuellement (lecteur d’écran NVDA, navigation clavier réelle) et non pas seulement avec un scanner automatique. Un point important : les outils automatiques détectent au mieux 30 à 40 % des non-conformités RGAA. Le reste se voit à la main.

Le verdict pilier par pilier

Alternatives textuelles : le point noir généralisé

Sur les six sites, cinq avaient un problème d’alt massif. Les deux sites Wix étaient les pires : les images ajoutées via le Media Manager gardent un alt vide par défaut, un comportement documenté (rgaa-checker.com). Résultat : bannières, visuels produits, logos partenaires — tous muets pour un lecteur d’écran.

Les sites Framer et Lovable s’en sortaient un peu mieux sur les images de contenu, mais généraient des alt génériques ou dupliqués (« image », « photo », le nom du fichier). Techniquement présents, sémantiquement inutiles. Sur la boutique cosmétiques Wix, on a compté 47 images porteuses d’information sur 52 sans alternative exploitable. C’est une non-conformité bloquante à elle seule.

Contrastes : moitié conformes, moitié dans le rouge

Trois sites sur six passaient le 4,5:1. Les échecs venaient presque tous du même endroit : le gris clair « tendance ». Textes secondaires en gris #999 sur blanc (ratio ~2,8:1), boutons pastel avec label blanc, placeholders de formulaire quasi invisibles. L’IA optimise pour le « joli » de la démo, pas pour la lisibilité réelle — un travers qu’on décortique dans l’IA fait joli, mais sait-elle vendre.

Le portfolio Framer cumulait cinq combinaisons sous le seuil, dont le menu principal. Corrigeable, mais ça touche l’identité visuelle : impossible de changer une couleur sans refaire la charte.

C’est ici que les sites IA s’effondrent. Sur les deux sites Wix, le positionnement absolu x/y génère des cascades de div imbriquées (rgaa-checker.com). Concrètement, l’ordre de tabulation ne suit pas l’ordre visuel : on tabule dans le footer avant le contenu principal, les menus déroulants ne s’ouvrent pas au clavier, et les modales de la boutique piégeaient le focus.

Pire : une des apps tierces installées sur le e-commerce Wix (un sélecteur de variantes) était totalement inaccessible au clavier. Une seule app qui casse la conformité de tout le tunnel d’achat. C’est exactement le risque signalé : chaque app doit être testée au clavier avant installation.

Sur les six sites, un seul — la landing SaaS générée par Lovable, très simple — offrait une navigation clavier complète avec focus visible.

Balisage sémantique et ARIA : approximatif partout

Structures de titres incohérentes (des h3 sans h2 parent, plusieurs h1), landmarks absents, boutons qui sont en réalité des div cliquables non annoncées. Les attributs ARIA, quand ils existaient, étaient souvent mal posés — un aria-label sur un élément déjà décrit, ou pire, un ARIA qui contredit le HTML. Rappel utile : un mauvais ARIA est plus nuisible que pas d’ARIA du tout.

Résultats chiffrés : avant / après reprise

Voici le score de conformité RGAA estimé (pourcentage de critères applicables validés) sur trois de ces sites, avant et après une reprise complète menée à la main.

Site (anonymisé)OutilConformité initialeAprès reprise
Boutique cosmétiquesWix ADI~34 %~91 %
Marque DTCFramer AI~52 %~94 %
Landing SaaSLovable~68 %~96 %

Le seuil de conformité RGAA se situe à 100 % des critères applicables pour une déclaration « totalement conforme », et généralement au-delà de 50 % pour « partiellement conforme ». Aucun des six sites n’était conforme au départ. Le temps de reprise a varié de 3 à 9 jours-homme selon la complexité — le sélecteur de variantes Wix a dû être entièrement reconstruit.

Le point à retenir : plus l’outil produit du HTML propre, moins la reprise coûte. La landing Lovable partait de plus haut et coûtait le moins cher à corriger. C’est cohérent avec ce qu’on observe sur la maintenance d’un site IA : la dette technique invisible se paie plus tard.

Les leçons pour ton site

1. L’IA n’a aucune notion d’accessibilité par défaut. Elle génère ce qui est visuellement plausible. L’accessibilité n’est pas un critère de son entraînement esthétique. Si personne ne l’a demandé explicitement dans le brief, ton site n’est pas conforme. C’est une des limites où l’IA seule te met dans le mur.

2. Les alt vides et le clavier sont les deux tueurs. Ce sont les non-conformités les plus fréquentes et les plus bloquantes. Un lecteur d’écran sur un site sans alt, c’est un utilisateur qui n’entend que « image, image, image ». Un tunnel d’achat non navigable au clavier, c’est un client qui ne peut pas acheter.

3. Chaque app ou widget tiers est un risque de conformité. Tu peux avoir un site parfait et une seule intégration qui fait tout tomber. Teste au clavier avant d’installer.

4. Le risque financier est réel maintenant. Les premières mises en demeure sont tombées dès juillet 2025, et l’amende peut atteindre 50 000 € par service non conforme (webconforme.fr). Si tu es dans l’e-commerce, la banque, le transport ou l’édition numérique et que tu dépasses le seuil micro-entreprise, ce n’est plus optionnel.

5. Une refonte, c’est le bon moment. Reconstruire l’accessibilité sur un site IA existant coûte souvent plus cher que l’intégrer dès la conception. Si tu envisages déjà une refonte, fais entrer le RGAA dans le cahier des charges avant la première ligne de code.

Un dernier chiffre qui résume tout : sur six sites générés par IA et destinés à des activités commerciales, zéro était conforme. Le RGAA passe en version 5 fin 2026, et il ne va pas s’alléger. La démo est jolie. Elle n’est pas conforme.

L'EAA concerne-t-elle mon petit site vitrine ?

Si tu as moins de 10 salariés ET moins de 2 M€ de CA, tu es hors du champ obligatoire de l’EAA. Mais dès que tu vends en ligne dans un des six secteurs clés au-delà de ce seuil, tu es concerné, même pour un site préexistant.

Un scanner automatique suffit-il pour être conforme ?

Non. Les outils automatiques détectent 30 à 40 % des non-conformités au mieux. La navigation clavier, la pertinence des alt et la logique ARIA se vérifient à la main, avec un lecteur d’écran.

Wix peut-il être conforme RGAA ?

Sur un site simple (vitrine, blog), oui, avec du travail manuel : corriger les alt, vérifier chaque app au clavier, ajuster les contrastes. Sur un e-commerce complexe, les limites structurelles des div imbriquées rendent l’exercice bien plus lourd.

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